Le Pierrot de la Toque blanche – 1/2 (Nouvelle)

Le cuisinier, c’était Jean-Jacques. Pour les intimes, JJ, du haut de son plumard, c’était quelqu’un. Pour les autres, les initiés, les concomitants, ou tout simplement les clients, ce n’était pas le chef – qui l’eût cru ? – mais la toque blanche. D’aucuns s’interrogèrent, par la suite, sur l’étrangeté de l’appellation, qui disait tout du personnage sans que personne n’en su rien. C’est pourquoi moi, Pierrot, je vais vous narrer sans outrecuidance l’inénarrable, ce qui équivaut peu ou prou à vous raconter comment j’ai failli tomber dans la marmite géante, et comment j’ai failli en ressortir, ce qui, vous vous en doutez, ne fut pas une mince affaire.

« Pierrot ? Vous voudrez bien rester encore quelques heures pour nettoyer la sauce ? – c’est d’accord, Monsieur. » D’accord, d’accord. C’est le mot qui rythme mes journées. Vous savez, c’est presque un accord, ce d’accord : un accord de musique, un accordéon, un accord tacite même, voilà, c’est tout ça à la fois avec, en supplément – le dessert du chef, c’est cadeau de la maison ! – ce « d’ » dissonant, désagréable, qui sème la discorde au sein de l’accord. Accord que je tentais de maintenir depuis bientôt un mois, dans la quiétude la plus totale que l’on appelle plus communément « ennui ». Oui, vous l’avez deviné : je bosse dans un bureau. Et pas n’importe lequel.

D’habitude, les gens qui bossent dans des bureaux, pour se donner bonne conscience, vantent tel ou tel aspect dérisoire de leur bureau qui, aux yeux de tous, est destiné à le faire passer pour un endroit de luxe. On trouve pour habituelles revendications les « j’ai la clim’ », « j’ai un iMac », « j’ai un coussin de chaise Ikea® », et plus rares sont les « j’ai une heure de pause déj’ » ou les « mon boss est sympa », les deux dernières ne possédant pas l’exclusivité des revendications bureaucratiques, puisqu’elle peuvent s’élargir à l’ensemble de la sphère que j’appelle les « travailleurs systémiques hiérarchiques », dont les termes suffisent à expliquer la circonstance. Vous n’avez pas compris ? D’accord. Mais puisqu’en temps que lecteur, vous n’êtes qu’un « individu consciencieux des mots », je ne satisferai pas davantage votre incompréhension, au risque de trop épaissir la sauce.

Car oui. Cela m’est arrivé. Depuis, je vérifie systématiquement le thermostat. Oui, c’est-à-dire qu’une fois, sans préavis, à la question « vous voudrez bien rester encore quelques heures… ? », j’ai répondu, d’un ton aussi plat que les lignes de ma marinière « non, Monsieur, j’suis pas d’accord. ». M’enfin, n’en fait pas tout un plat, me dites-vous du ton hautain de celui qui lit. Vous n’êtes pourtant qu’à l’apéro, vous dis-je, du ton monocorde de celui qui bosse dans un bureau.

Mon bureau, donc. Extraordinaire par sa simplicité. Des moules marinières sans oignons. Un bureau sans table, ni clim’, ni fenêtre, sans coussin Ikea®, sans chaise, même, sans iMac, et sans boss…sympa. Rassurez-vous, même s’il est invisible, il y a un boss quand même. C’est juste un branleur, c’est courant par les temps qui courent. Et la dernière fois que j’ai répondu « non, Monsieur, j’suis pas d’accord » à ce branleur, je me suis retrouvé d’un coup dans la cuisine.

Et là, même pas besoin d’un inspecteur de Police pour me cuisiner, pas besoin non plus d’ustensiles quelconques, non non, j’ai juste été cuisiné tout seul, comme ça, sans sauce. A ce qu’il paraît j’ai un goût un peu amère, car la cuisine, Sainte Mère de Dieu (j’y crois autant qu’à Ikea®), m’a renvoyé tout de suite d’où j’venais. Visiblement, le dessert n’était pas encore prêt, le fruit pas assez mûr, il fallait laisser m’a tué – pardon, maturer. J’ai des « sautes de tomate » comme on dit dans l’jargon, des sautes d’humour, et parfois d’humeur si mon humour vire rouge. Voilà, ce que je vous ai raconté là, c’était, comme dirait le boss, « le fruit d’une première expérience », ou, comme je dirais moi, hé ben, moi ? Je dirais que c’était tout simplement le bordel.

Comme je vous l’ai dit, la sauce était trop épaisse. Elle tapissait tout le sol du bureau, se glissait sous les fentes des portes, et dévalait les couloirs pentus avec la dangerosité d’un coulis de fruits rouges. Mais non, c’était de la sauce au roquefort. Mon boss, Arnaud qu’il s’appelle, n’avait pas manifesté un grand étonnement, seulement un léger courroux : c’était connu des gens qui bossent dans des bureaux, quand quelqu’un faisait une bêtise, il se retrouvait dans la cuisine. Moi, j’avais eu de la chance. D’autres avaient fini totalement cuisinés, distribués aux clients et aux concomitants. Je pataugeais donc dans la sauce en me disant que, de toute façon, elle allait s’évaporer dans un bon quart d’heure. Il n’y avait rien à faire en attendant, sinon que de s’affairer aux farineuses et faramineuses affaires qui nous affolaient.

Après avoir répondu « d’accord », donc, je me préoccupe desdites affaires. Nous faisons partie, nous autres bureaucrates, des initiés. Initiés à la cuisine. Oui, c’est de la cuisine de bureau, mais de la cuisine quand même. Quiconque parmi les autres humains s’y retrouvait, il finissait, au mieux haché en steak, au pire, il ne finissait pas, on le gardait et on le mangeait plus tard, avec les autres restes. Les initiés, dont j’fais partie, peuvent passer par la cuisine et en ressortir.

Il paraît que c’est rare, les initiés. Car on ne choisit pas d’être initié. Non, dès la naissance, on nous met à part, on nous ausculte, on nous observe, voyez, un peu comme on met à la cave un Bordeaux de 2008, car il est meilleurs qu’un Bourgogne de 2010. Le Bourgogne, c’est le bon peuple. Le Bordeaux, c’est nous, les gens qui bossent dans les bureaux. Puis, une fois adolescents, on nous raconte un tas de salades, comme quoi nous sommes « des morceaux choisis », que nous constituons « le grand cru de notre génération »,… Tu parles, que des conneries. On nous roule dans la farine. Toute notre enfance, on a la frite, et puis, un jour, on devient adulte, et là, catastrophe, ça tourne au vinaigre. D’enfantins baladins nous devenons des bureaucrates un peu patraques, et on commence à nous faire rissoler.

La suite le 4 Juillet à 17 heures !

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